Old Times : le passé ennemi

Avec sa robe bleu sage et ses cheveux blonds lâchés, elle semble plutôt inoffensive. Invisible, elle déambule dans la pièce, erre entre l’immense baie vitrée – vue sur la mer – et le canapé, observe ses hôtes. Kate (Marianne Dericourt) et Deeley (Emmanuel Salinger) sont en pleine discussion. Ils l’attendent pour dîner. Elle, c’est Anna (Adèle Haenel), l’amie de jeunesse de Kate. Vingt ans qu’elles ne se sont pas croisées. Le mari voudrait en savoir plus sur l’invitée, mais sa femme est d’humeur laconique. Elle se souvient de si peu de choses. Et puis, au fil des questions, la mémoire s’active et tel un diable, Anna sort de sa boite, et de son silence.

Au cinéma comme sur scène, Adèle Haenel cultive le charme de l’inattendu. D’un naturel marqué, voire carrément typé, son jeu est empreint d’une délicate gaucherie qui en font rien moins qu’une anti-comédienne. Interprète « nude », si je peux me permettre d’utiliser une terminologie cosmétique autrement galvaudée, son style – inimitable car sans colorants ni conservateurs – sert plutôt bien le rôle, Anna incarnant un passé qui dérange, en violente contradiction avec un présent ouaté et sous contrôle.

Adèle Haenel, un charme nude, sans colorants ni conservateurs. Click To Tweet

Construite sur les variations et inexactitudes de la mémoire, l’un croit se souvenir quand l’autre ne se souvient plus, la pièce de Harold Pinter, Old Times, joue sur cette étrange sensation de malaise d’un passé réinventé à l’infini, jusqu’à la perte de soi. Seul le souvenir de ce qu’on a été, de ce qu’on a vécu, permet la définition de l’être. Dans ce chaos existentiel émerge la grâce de Marianne Denicourt, comédienne solaire, face inversée de sa camarade. A l’image du décor pur et apaisant, Emmanuel Salinger revêt l’élégance et le professionnalisme du médiateur. Le paysage à perte de vue n’en dénonce pas moins la nature insondable de l’homme, tant dans sa dimension universelle qu’individuelle. Deeley n’échappera pas au bon vieil écueil du mensonge masculin.

Si la mise en scène se distingue par un certain raffinement, une classe propre aux productions du théâtre de l’Atelier, on est en droit de s’interroger sur le peu de cas fait à l’humour noir qui pourtant sous-tend le texte. Benoit Giros effleure la tonalité. J’aurais souhaité un contact plus direct, une ouverture plus évidente sur un second degré nécessaire à cette pièce que l’on range aisément dans le compartiment des œuvres « intellectuelles ». La nuance aurait peut-être appris la politesse au public présent ce jour-là : pressé d’entrer dans la salle, pressé de voir le rideau s’ouvrir, pressé de retrouver la lumière du jour… J’en ai vu dormir, d’autres s’impatienter. C’est ce qui arrive quand on s’attable à du Harold Pinter avec un estomac taillé pour du Alil Vardar. Mesdames et Messieurs les spectateurs, si vous pouviez vous renseigner un minimum avant d’entrer en salle…

Affiche de la pièce de théâtre Old Times, théâtre de l'Atelier, Paris 2016

Old Times, une pièce de Harold Pinter, mise en scène par Benoit Giros, avec Marianne Denicourt, Adèle Haenel et Emmanuel Salinger, actuellement au théâtre de l’Atelier, Paris 18e.

 

Crédit photo : Pascal Victor / ArtComArt

Rendez-vous sur Hellocoton !