Visuel de Merlin cycle II par Jules Despretz

Merlin cycle II : la beauté du chaos

Tout juste un an après le coup d’envoi du premier volet de Merlin (cycle I – Table ronde), adaptation de la pièce fleuve de Tankred Dorst, la compagnie En Eaux troubles a réinvesti le Théâtre du Soleil en ce début de septembre pour présenter la suite et fin de son projet aussi démesuré qu’insensé : Merlin, cycle II – Terre dévastée. Pour rappel, l’oeuvre totale, qui ne compte pas moins de 97 scènes et plusieurs dizaines de personnages, fait partie de ces monstres scéniques réputés immontables, tant par leur complexité spacio-temporelle que leur densité dramatique. Mais rien ne résiste à l’énergie et l’inventivité d’une jeune troupe en pleine ascension.

Affiche de Merlin cycle IIC’est donc avec un plaisir non dissimulé que j’ai remis mon esprit quatre heures durant entre les mains des douze exceptionnels comédiens qui avaient fait mon bonheur en 2015. Toujours aussi drôles, toujours aussi survoltés, toujours aussi attachants, ils n’ont rien perdu de leur fraîcheur malgré l’infini des méandres arthuriens. Ici le cœur de Mordret balance entre le bien et le mal, Lancelot s’enlise dans ses amours avec Guenièvre, Gauvain lutte avec ses ardeurs et Merlin fiche le camp. Franchement plus intimiste que la première partie, Merlin, cycle II dépeint la fin de l’idéal chevaleresque dans la gueule du vice et de la lâcheté.

Difficile de faire la lumière dans ce chaos ? C’est sans compter l’éblouissante mise en scène de Paul Balagué, véritable magicien capable d’illustrer les délires de l’auteur sans débourser le moindre centime, chaque rebut des coulisses étant transformé en élément de décor hautement signifiant : une chaise pour montagne, un filet pour buisson, une échelle pour fenêtre… Equipement minimal pour effet maximal, voilà sans aucun doute le secret de la réussite de cette fresque sans concession qui se fout des contraintes et malmène l’acteur. Palais, forêts servent de cadre aussi bien aux retrouvailles amoureuses qu’aux duels mortels et les éclaboussures de sang ne sont jamais loin d’un lancer de confettis. Alors qu’on serait tenté de remettre de l’ordre dans cette heureuse pagaille, Paul Balagué exploite la confusion, l’élève jusqu’à l’émergence d’une poésie singulière sublimée par des comédiens ô combien habités.

Pour vivre pleinement l’expérience, je ne peux que conseiller d’assister à la performance intégrale, soit huit heures de rêve et de folie entrecoupées tout de même d’entractes salvateurs. Le format, assez rare à Paris, mérite d’être souligné, tant par la performance qu’elle incarne que par son potentiel immersif sans pareil. Petite nature, je n’ai assisté qu’au second spectacle ce week-end, mais j’invite fortement tout autre enamouré des planches à me dépasser.

Merlin, cyles I et II, de Tankred Dorst, mise en scène de Paul Balagué, avec les comédiens de la Cie En Eaux troubles, par les Productions La Poursuite du Bleu. Du 2 septembre au 30 octobre à la Cartoucherie (Théâtre du Soleil).

[Crédit photo : Jules Despretz]

 

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