Mars aller-retour : un voyage intérieur

Il fait gris, une voiture remonte une route de campagne. À l’intérieur, un quadra désabusé conduit tranquillement ses deux petites filles. Et puis quelque chose traverse la route. Coup de volant ! La voiture fait un écart. Heureusement, plus de peur que de mal. Pierre, le papa, sort de la voiture. Il trouve au milieu de la voie humide un hérisson, un hérisson avec un dossard ! Mars aller-retour commence ainsi, entre rêve et réalité.

Il y a des bandes-dessinées qui touchent en plein cœur. La qualité du dessin, l’agencement des cases, le découpage du scénario n’ont rien à voir avec ça. Il s’agit simplement de lire une bande-dessinée pile au bon moment, pile lorsque l’histoire des personnages nous parle totalement. Ainsi elle se grave au fer rouge dans l’inconscient. On ne peut pas le prévoir. C’est un peu comme tomber amoureux. C’est une question de chance, de timing hasardeux. Pierre Wazem a réussi ce tour de force-là. Pourtant, ce n’est pas à moi qu’il pensait lorsqu’il a repris ses crayons. C’est bien à lui, me semble-t-il. Cette BD est profondément égocentrique. Elle ne souhaite parler à personne sauf à son auteur. Pour preuve, à la page 102, un personnage questionne le héros sur le livre qu’il est en train de dessiner : « c’est un bon titre, c’est quoi ? » Réponse : « C’est une sorte d’autobiographie mélancolique autocritique auto-apitoyée, autoflagellante… »

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Tout au long des 123 pages, on suit le parcours de Pierre (Wazem ?), ses galères, sa déprime, son manque d’inspiration, ses liens familiaux. Pierre est dessinateur de BD mais il n’arrive plus à produire. Du coup, il «glande», ce qui engendre des difficultés financières. On ne sait pas vraiment s’il est divorcé. Sa situation familiale est très incertaine.  Tout part à vau l’eau. Il est résigné, il a perdu le feu intérieur et il se laisse glisser dans la médiocrité. Il se ment à lui-même, il ment à tout le monde. Le texte d’accroche en 4e de couverture est parfait. Il résume à lui seul le ton de Mars aller-retour : « Ce matin, j’ai pris l’argent dans la tirelire de Lucie pour acheter du lait et des pâtes. Heureusement, je n’ai pas eu besoin de casser son cochon, la queue se dévisse. Bon Dieu, comment tout ça est arrivé ? »

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J’aime cette bande-dessinée car elle n’est pas du tout larmoyante alors qu’elle aurait très bien pu l’être. Elle est tantôt drôle, tantôt grave, tantôt mélancolique, souvent poétique. Mars aller-retour est le parcours intérieur d’un homme qui tente de reprendre les commandes de sa vie. Bien entendu, il se heurtera à son entourage, à sa famille et aux dessinateurs concurrents. Le parcours ne sera pas simple, assez chaotique mais diablement original. Le trait de Pierre Wazem peut sembler maladroit au premier abord, mais au fil des pages on se rend compte qu’il est parfaitement adapté au propos car vif, plein de force et rempli de vie. Au final, c’est beau. Tout simplement beau. Lorsque fond et forme vont de paire, il y a de grandes chances pour que l’on tombe sur une très très bonne bande-dessinée. Avec Mars aller-retour, c’est le cas. On plonge immédiatement dans cette histoire pour ne plus lâcher l’ouvrage avant de l’avoir parcouru en entier. C’est d’autant plus remarquable qu’en superficie, tout y est austère : couleurs ternes, trait imparfait, découpage paresseux, pitch ennuyeux.

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Le miracle se produit pourtant dès la première page, comme ça, l’air de rien. Il faut juste faire l’effort d’ouvrir la couverture et le talent de Pierre Wazem fait le reste. Paru en 2012, aux éditions Futuropolis, Mars aller-retour est une invitation à l’introspection qu’il faut absolument lire pour qui s’est un peu perdu.

 

[Les vignettes illustrant cet article sont tirées de la bande-dessinée Mars aller-retour de Pierre Wazem, éditions Futuropolis, 2012]

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