L’Inversion de la courbe : splendeurs et misères des cadres

En septembre 2015, je rencontrais Samuel Valensi à l’occasion de la première de Merlin – Cycle I, OTNI (objet théâtral non identifié) fabuleux piloté par le brillantissime Paul Balagué et source d’émotions théâtrales inédites. La chaleur caniculaire stagnant sous le toit du théâtre du Soleil n’avait en rien déprécié l’expérience et je m’étais félicitée d’avoir répondu favorablement à l’invitation de ce jeune producteur des plus passionnés mais surtout des plus inconnus. Je ne cacherai pas non plus ma satisfaction d’avoir bravé l’éloignement du site de la Cartoucherie, lieu tout aussi magique que paumé. Je revenais même l’année suivante vivre la fin des aventures des chevaliers du roi Arthur à la sauce Tankred Dorst.

C’est donc avec une curiosité certaine que j’ouvrais il y a quelques semaines un mail de Samuel m’annonçant la création d’une nouvelle pièce par la compagnie La Poursuite du Bleu et dont il assurait l’écriture et la mise en scène. Désormais familière de ses accointances artistiques, je décidai de mettre fin à ma pause blogueste et théâtrale de près de 10 mois et de bousculer mon quotidien de jeune maman pour assister coûte que coûte à ce spectacle au titre énigmatique : L’Inversion de la courbe.

Au centre du plateau, un vélo d’appartement. Quasi seul et unique accessoire qui sera utilisé au cours du spectacle, il dégage une superficialité paradoxale : un piédestal de la performance pourtant voué à l’immobilisme. Tout est là, dans cette machine sans rêve mue par l’ambition. Autour, quatre comédiens s’animent, passant d’un rôle à un autre avec aisance. Paul-Eloi, jeune cadre surproductif, est au coeur de la narration. Son univers se restreint à l’entreprise, un père sénile et deux amis, sans oublier la salle de sport qui détient le monopole de ses loisirs. Paul-Eloi ne vit que par les résultats et le dépassement de soi. Un employé idéal me diriez-vous. Oui, jusqu’à ce que son efficacité se retourne contre lui et inverse brutalement la tendance. Arbitraire et hors de tout contrôle, la chute vers la rue et la misère prend des allures de tragédie antique. Les commerciaux aussi peuvent subir la colère des dieux.

Samuel Valensi connaît son sujet. Son expérience de l’entreprise et ses entretiens auprès des Petits Frères des Pauvres le préservent de l’exagération naïve (plus d’informations sur l’aspect social du projet ici). Si le propos est quelque peu forcé, il reste crédible. L’emphase au théâtre demeure un cosmétique nécessaire à la prise de conscience, objectif assumé de cette satire sociale vive et bien menée. Le mirage du bonheur au travail par la performance encaisse les coups mais ne tombe pas. Il y aura toujours des marchands de sommeil en entreprise, seul l’individu a le pouvoir de sortir de son aveuglement. Le réveil est douloureux et Paul-Eloi paie le prix fort pour éduquer son public. On évite cependant une morale fastidieuse en partie grâce à une mise en scène fraîche et rythmée. Les habitués des pièces d’Alexis Michalik reconnaîtront l’incomparable fluidité d’une création en écriture-plateau. Les frontières entre le texte et la mise en scène disparaissent au profit de l’expressivité. Le comédien reprend sa place première de conteur et la liberté dont il jouit booste indéniablement la qualité de son jeu. Paul-Eloi Forget et Alexandre Molitor sont des habitués de la méthode. Ces deux talents issus de la troupe de Merlin ont sans nul doute travaillé de la sorte avec Paul Balagué. Quant à Michel Derville, nombreux se souviennent de sa présence enchanteresse dans Le Cercle des illusionnistes. Enfin, l’énergique Maxime Vervonck renvoie avec agilité la balle à ses partenaires. Bref, une distribution homogène et sans faille. L’Inversion de la courbe est un spectacle d’une indéniable qualité qui mériterait une programmation bien plus longue. Au vu de l’affluence qui règne au théâtre de Belleville à chaque représentation  (la billetterie est littéralement prise d’assaut), croyez-moi, le public sera au rendez-vous.

 

L’Inversion de la courbe, texte et mise en scène de Samuel Valensi sous le regard de Brice Borg, avec Michel Derville, Paul-Eloi Forget, Alexandre Molitor et Maxime Vervonck. Du 10 septembre au 3 octobre au théâtre de Belleville.

 

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