Jeoffrey Bourdenet et Carolina Jurczak dans L'Autre, pièce de théâtre de Florian Zeller

L’Autre : les premiers jeux amoureux de Florian Zeller

2004, le théâtre des Mathurins confie sa scène au jeune auteur Florian Zeller. Il a alors 24 ans. L’Autre est sa première pièce, pourtant son style est déjà en place. Non-dits, silences éloquents, mensonge, égoïsme, cruauté… La badinerie amoureuse revêt la froideur et la férocité de notre époque. C’est un coup de foudre pour la critique qui applaudit la précision chirurgicale dans l’illusion du sentiment, cette lucidité si contemporaine. Les années qui suivront verront s’épanouir l’un des meilleurs dramaturges français avec pour joyau à son oeuvre le diptyque de la Mère et du Père, interprétés par Catherine Hiegel et Robert Hirsch. Si le talent de Florian Zeller est désormais ancré dans le paysage théâtral, l’idée de revenir aux sources est séduisante. Nullement dans l’objectif d’une présomptueuse sentence après coup, mais plutôt dans l’intention d’une exploration quasi archéologique. Allons déterrer les fondements de l’écriture zellerienne !

Affiche de la pièce de théâtre L'Autre de Florian Zeller au théâtre de Poche MontparnassePour mettre en scène l’habile prose de L’Autre, Thibault Ameline a choisi la simplicité d’un cube. Tantôt lit tantôt banc, l’objet renvoie de ses six facettes les états d’âmes mouvants des trois personnages. Changement de siècle oblige, nous parlerons d’un trio amoureux constitué de la femme, le légitime et le rival, respectivement Carolina Jurczak, Benjamin Jungers et Jeoffrey Bourdenet. Les relations se font et se défont sur neuf scènes. Un couple qui s’épuise, un besoin de légèreté, une trahison qui tourne mal… Est-on dans le fantasme ou la réalité ? Quand il s’agit de sentiments, tout se trouble. La parole aussi. Des phrases inachevées aux soliloques qui dépassent la pensée, le discours amoureux déploie toute son irrationalité. Les tableaux s’entrecroisent, reliés par le fil d’une expression, d’un mot. Les prémices d’une mécanique des variations sont palpables, tout comme ceux de la poésie des strates de la conscience, .

Retrouver les bases stylistiques d’un auteur dans ses premières œuvres a quelque chose de rassurant pour celui qui en fait l’observation. En somme, la suite n’en sera que le développement. Voilà qui simplifie l’analyse. Pourtant, au théâtre, il faut compter avec d’autres facteurs qui ont leur importance : la mise en scène, les comédiens, le lieu. La petite salle du Poche insuffle ici le charme de la confidence. L’Autre semble ainsi progresser dans un chuchotement. Thibault Ameline emboîte le pas en orientant ses interprètes vers une langueur spleenétique remarquablement moderne. Dans cette atmosphère feutrée, les comédiens jouent la retenue et veillent à ne pas trop dévoiler leurs personnages. La complexité naît souvent du mystère. Parfaits contraires, Benjamin Jungers et Jeoffrey Bourdenet forment un étau autour de Carolina Jurczak, l’amante sublime, mi femme fatale, mi femme-enfant. La tension dramatique, en sourdine et jamais explosive, se fait délicate, presque légère. Les blessures n’en sont que plus profondes ; l’amour n’en est que plus tragique. Puis la jeune femme ouvre les yeux. N’était-ce qu’un mauvais rêve ? Calderón ne disait-il pas que la vie est un songe ?…

 

L’Autre de Florian Zeller, du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 15h au théâtre de Poche Montparnasse, Paris 6e

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