La Femme de trente ans – suite

Souvenez-vous, nous avions laissé Julie, jeune mariée désespérée, en proie aux assauts de son militaire de mari. Si les débuts du roman de Balzac prenaient une voie hasardeuse, flirtant avec un scénario à la Plus belle la vie, le poppers en moins (à y réfléchir, c’est peut-être là où ça pêche…), accrochez-vous parce que la suite dépasse tout ce qu’on peut imaginer d’un écrivain réaliste, moi la première surprise. C’est parti !

La mort de la tante, seule personne alors capable de lui venir en aide, plonge Julie dans une profonde dépression : « La marquise d’Aiglemont ressemblait à une belle fleur dont la racine est rongée par un insecte noir ». Pourtant le destin lui donne un coup de main en lui faisant connaître la maternité. La naissance de sa fille lui permet d’obtenir un répit de son mari de près de deux ans. Mais une fois la période passée, Julie prend conscience du désintérêt total du marquis pour ses charmes : monsieur a pris l’habitude d’aller voir ailleurs. Alors là, le lecteur se dit : « Formidable, elle est définitivement débarrassée de son bourgeois et va pouvoir vivre selon son besoin de chasteté ! » Ce serait trop simple, l’ami. Julie a le coït en horreur mais veut tout de même les privilèges de la femme aimée. Son esprit se perd en vagabondages. Elle se souvient d’Arthur, un jeune soldat anglais qui lui faisait la cour lorsqu’elle s’était réfugiée à Tours. Bref, la marquise s’ennuie grave !

Un soir, bien décidée à rallumer la flamme dans les yeux de Victor, elle se rend chez la comtesse de Sérizy (la maîtresse) et se prête au jeu des mondanités. Au meilleur de sa beauté (niveau 8 sur l’échelle de la bombasse attitude), elle se met au piano et pousse la chansonnette devant l’assistance (séquence reprise Whitney Houston, I will always love you). Ça fait son petit effet. Surtout sur Arthur qui est aussi de sortie ce soir-là. En pleine mélopée, Julie croise le regard du beau gosse, perd ses moyens et s’enfuit comme une collégienne. L’auditoire la plaint : elle est bien malade cette petite marquise. Le soupirant anglais engage la conversation avec Victor. Il a une passion pour la médecine et se propose d’emmener madame en voyage pour la soigner. Le mari accepte sans plus d’explications. Normal.

Petit aparté : de retour de soirée, Victor, particulièrement émoustillé par la performance vocale de sa femme « voulut l’honorer d’une fantaisie, et la prit en goût, comme il eût fait d’une actrice ». La nature exacte des rapports m’échappe ici, n’étant pas assez renseignée sur les pratiques de l’époque avec ou sans actrice. On aura compris tout de même la portée érotique nimbée d’une fine auréole de perversité. Au début curieuse et volontaire, Julie participe. Mais bon, n’est pas héroïne de Fifty Shades qui veut. La dame s’en sort avec un bon traumatisme qui ne risque pas d’arranger sa frigidité : « De ce jour elle ne se regarda plus comme une femme irréprochable ». Trois phrases plus loin, Balzac nous présage un déclic : « […] pourquoi résister à un amant aimé quand elle se donnait […] à un mari qu’elle n’aimait plus ».

Quelques semaines plus tard, Julie part en Touraine avec Arthur. Le mari est aussi du voyage. La femme et l’amant vivent un amour romanesque tout à fait platonique : je te regarde, tu me souris, je t’aide à grimper sur cette pierre haute de 6 cm et tu me serres la main un peu fort… Vous avez compris. Ce petit jeu dure tout de même quelques mois, jusqu’à cette fameuse veille de départ où les mots sortent. Julie révèle la réciprocité de ses sentiments mais tue dans l’œuf tout espoir de bonheur en se refusant au bel Anglais, réputation d’honnête femme oblige. Elle demande même à son soupirant de quitter la France. C’est la claque pour Arthur qui promet cependant de lui obéir. Et Victor dans tout ça ? Et bien à voir sa femme requinquée au bon air de la campagne et grâce aux soins de ce charmant médecin (qui de plus travaille gratos), il est plus amoureux que jamais ! Mais la marquise le renvoie aussitôt dans les cordes : elle est au courant de ses infidélité avec la comtesse de Sérizy, il devra s’en contenter.

Deux années s’écoulent à nouveau. Mari et femme ne se côtoient plus, à peine s’ils se croisent dans leur demeure. Alors que Julie reçoit son amie Louisa un soir au coin du feu (la copine de couvent qu’elle avait essayé de dégoûter de l’union par voie épistolaire et qui est, à l’inverse, très heureuse dans sa vie maritale [note personnelle : penser à relire les Mémoires de deux jeunes mariées]), Victor lui annonce son départ d’une semaine pour une grande chasse royale. Pas plus perturbée que cela elle continue son bavardage avec sa BFF : elle a appris l’anglais en souvenir d’Arthur, elle tient le coup grâce à quelques gouttes d’opium quotidiennes… Un domestique lui remet une lettre de manière impromptue. Effet roller coaster, l’amant d’outre-Manche est de retour et veut la voir immédiatement. Le jeune homme se fait annoncer, Louisa traîne à partir. Après quelques échanges froids sous contrôle, les deux tourtereaux se tombent dans les bras. Foutue pour foutue, Julie décide de se donner. Mais à peine sont-ils montés à l’étage que le mari revient pour cause de chasse annulée. Et c’est là qu’on perd Honoré. L’amant se cache dans le cabinet de toilette. Julie referme trop vite la porte et lui écrase les doigts dans le chambranle. Victor stagne dans la chambre, il veut un foulard, il veut une couverture… Le martyre n’en finit plus et tourne au ridicule. Le pire est qu’on n’aura jamais la fin de l’épisode, Balzac s’arrêtant là. On apprend juste plus tard au cours d’une discussion entre le marquis et un ami qu’Arthur serait mort après avoir passé une nuit à la fraîche sur le rebord d’une fenêtre pour sauver l’honneur de sa maîtresse… Mon esprit se révolte : « Honoré, c’est quoi ce mauvais vaudeville ?! » Apparemment, les génies aussi ont des passages à vide.

Ami lecteur, ne crois pas pour autant que les péripéties sont finies. Tu n’as encore rien vu. Dans les prochaines pages, La Femme de trente ans va prendre des allures de roman d’aventures avec un meurtre, une banqueroute et même des pirates ! Oui, oui, des pirates dans un bateau avec des canons et du rhum. Je sens que tu trépignes d’impatience. La suite très vite, promis.

 

(Illustration : Portrait de femme les bras liés, Larivière C.P. Auguste)

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