La Femme de trente ans – fin

Nous voilà repartis dans les aventures rocambolesques de la comtesse d’Aiglemont (ou marquise, c’est confus pour Balzac lui-même) sur une dynamique de surenchère qui obéirait presque à la devise des JO, « Citius, Altius, Fortius » : plus vite, plus haut, plus fort ! Surtout, ami lecteur, ne prends pas peur à l’aspect éclaté du récit, cela participe au charme du roman, même si – il faut l’avouer – Honoré est particulièrement difficile à suivre dans les derniers chapitres de La Femme de trente ans. Attention au départ !

1820. Victor est en Espagne pour mission diplomatique et Julie se retrouve seule dans un vieux château à la campagne. La mort d’Arthur l’a plongée dans une dépression abyssale. Encore ? Oui, la petite dame a l’habitude. A notre époque, elle serait sous Prozac. Au XIXe, on préfère lui envoyer un prêtre. Un brave ecclésiastique du coin débarque dans cette solitude et tente de raisonner la comtesse (qui n’a que 26 ans), lui faisant entrevoir les consolations que peut lui apporter la maternité. Mais, trop centrée sur sa douleur, Julie ne ressent plus rien pour sa fille Hélène, laissée aux bons soins des domestiques. Leur dernière entrevue s’achève sur ces mots : « Vous êtes perdue, madame ».

Episode suivant (inutile de chercher des transitions, il n’y en a pas) : après quatre ans hors du monde, Julie se rend à un bal et fait la connaissance de Charles de Vandenesse, diplomate cultivé et distingué. C’est un coup de foudre réciproque et la discussion, qui se tient dans un petit salon isolé, tourne vite à la contre soirée. Dès le lendemain, le soupirant s’invite dans l’existence de la triste comtesse et ne la lâche plus d’une semelle. Très attirée, Julie n’en distribue pas moins ses râteaux – domaine où elle excelle particulièrement – en émettant le souhait de rester fidèle au souvenir d’Arthur. Charles tient bon et use de stratagèmes pour aiguiser sa jalousie. Le subterfuge sera payant puisque la jeune femme se laissera conquérir et retrouvera momentanément goût à la vie. A ce stade, j’aimerais m’arrêter sur des considérations dignes d’être épinglées sur le tableau de chasse de Causette : « La sainteté des femmes est inconciliable avec les devoirs et les libertés du monde. Émanciper les femmes, c’est les corrompre ». Bien, bien, bien…

Il est temps de passer aux choses sérieuses. Jusqu’à présent Honoré avait fait du Balzac avec un malencontreux dérapage vers Labiche (voir « La Femme de trente ans – suite« ). Bienvenue désormais dans l’ère Théophile Gautier ! Faisons un bond de plusieurs années. Julie passe la soirée au coin du feu dans sa demeure versaillaise (ces gens-là déménagent beaucoup tout de même…) entourée de son mari et de ses quatre enfants (une blague de la fée Procréation apparemment). Les domestiques ont déserté, partis à la noce de l’un d’entre eux. Dans l’engourdissement de la fin de soirée, trois coups résonnent à la porte d’entrée. Victor se munit d’une paire de pistolets et va ouvrir. Un  inconnu à la dégaine de clodo se présente. Il est poursuivi et demande l’asile pour deux heures. Sous l’effet du regard magnétique de l’homme, le marquis accepte et le mène dans une chambre inutilisée du second étage. Avant de l’y enfermer à clef, Victor aperçoit sous le manteau du réfugié un costume de bal couvert de sang. La cavalerie de la gendarmerie ne tarde pas à se signaler. Elle cherche un homme qui aurait tué un baron à coup de hache. Pendant l’interrogatoire Victor reste de marbre. Au même moment une étrange scène se déroule au salon entre Julie et Hélène. La mère insiste pour que la fille s’empare de la clef de la chambre du second et découvre qui s’y cache (épisode prétexte qui sent à plein nez l’artifice littéraire). Contrariée de devoir désobéir à son père, Hélène monte cependant à l’étage. Elle ouvre la porte et reste tétanisée face au charme surnaturel du réfugié. Elle redescend alors que son père met fin à l’entretien avec la gendarmerie. A peine la famille est-elle à nouveau réunie que l’inconnu débarque dans le salon pour présenter congé. Aussitôt Hélène demande à l’accompagner dans sa fuite. Les parents tentent mollement de l’en dissuader puis finissent par la laisser partir, hypnotisés par le meurtrier. Ils sortent de leur torpeur après quelques minutes et se lancent à la recherche de leur fille, mais il est trop tard. Coup du destin, les malheurs s’abattent alors sur la famille. Le marquis fait faillite et se voit contraint de s’expatrier pour faire fortune par-delà les mers.

Six années s’écoulent avant son retour. Accompagné d’une dizaine de négociants qui se sont refait une santé financière dans des contrées exotiques, Victor est à bord d’un navire en route pour la France. A l’approche de la côte, ils se font prendre en chasse par l’Othello, corsaire colombien ultra rapide, sorte de Formule 1 des mers. Le bateau est assiégé et les hommes jetés à l’eau pieds et mains liés. Malgré son âge, Victor sort son sabre et se bat comme un lion avant que le capitaine ennemi ne le maîtrise par derrière (aucun double sens dans cette phrase, merci). Leurs regards se croisent : le pirate est le ravisseur d’Hélène ! Grand seigneur, le bandit emmène beau-papa dans sa cabine. Il y retrouve avec émotion sa fille, femme voluptueuse et mère d’une tripotée de bambins. Blottie dans un condensé de luxe où tissus extraordinaires, tableaux de maîtres, fleurs exotiques et oiseaux cohabitent, Hélène s’attarde sur son bonheur et essaie de persuader le marquis de la bonté de son mari. Victor lui exprime sa réserve sur cette vie de roman avant d’être invité à quitter le navire pour rejoindre la France sur un canot de sauvetage. Généreux, son gendre lui garnit les poches de biftons en guise d’adieux. Mais le marquis n’en profitera pas bien longtemps puisqu’il décédera d’épuisement quelques mois après.

Après plusieurs dizaines de pages sans aucune trace de Julie – notre femme de trente ans qui en a désormais près de quarante -, nous la rattrapons au détour d’un paragraphe. Elle est donc veuve. Tous ses enfants ont quitté le nid familial à l’exception de la petite dernière, Moïna, sur qui elle reporte la totalité de son amour. Au retour d’un séjour dans les Pyrénées suite à un caprice de l’enfant, Julie fait halte dans un hôtel. La mère et la fille y passent une très mauvaise nuit car leur voisine, à l’agonie, n’a fait que pousser des gémissements. La comtesse décide de venir en aide à la pauvresse venue d’Espagne avec un enfant, sans argent et sans passeport (séquence Victor Hugo). C’est Hélène ! Toute sa famille a péri dans un naufrage. Elle échange quelques mots âpres avec sa mère et meurt en cours de phrase (ce que je trouve plutôt impoli soit dit en passant).

Ultime chapitre intitulé en toute bienveillance « La Vieillesse d’une mère coupable ». Nous sommes en juin 1844. Julie à 50 ans. C’est déjà une vieille femme. Ses fils sont morts (choléra + campagne militaire, belle époque).  Elle vit aux côtés de Moïna et de son gendre dans un grand hôtel parisien. Toute sa fortune est passée sous l’autorité de la fille, effroyable gamine pourrie gâtée d’une frivolité exaspérante. Le mari, fils de bonne famille, est en mission politique depuis déjà plus de six mois. La jeune épouse en profite pour batifoler avec des mignons dont le comte Alfred de Vandenesse, progéniture de Charles. Horrifiée par ce rapprochement, Julie essaie de raisonner Moïna avant qu’elle ne fasse une bêtise. Mais la fille ne comprend rien à la subtilité des infidélités de sa mère (Ma chérie, Victor n’est pas ton papa…) et lui répond bêtement : « Maman, je ne te voyais jalouse que du père ». A ces mots la comtesse fait un malaise et décède quelques heures après. Fin.

Moralité : les bonnes femmes, soyez malheureuses et restez derrière vos fourneaux, la vraie vie, c’est pire ! Merci Honoré pour cette magnifique démonstration. Je vais désormais m’en tenir aux blogs mode et m’accrocher à la poignée de mon frigo, bien protégée des perspectives d’une existence… J’ai même prévu de me plonger ASAP dans Splendeurs et misères des courtisanes, histoire de bien faire le tour du problème… Tu as de la chance, je ne suis pas rancunière.

 

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