Estampe de Kuniyoshi - poissons

Kuniyoshi, l’expo fantastique

Je ne pourrai pas commencer sereinement cet article sans me décharger d’un certain ressentiment concernant l’organisation de l’exposition dont il est ici question. Quarante-cinq minutes sous la pluie ! J’ai attendu quarante-cinq minutes sous une pluie glaciale avant de réussir à entrer dans le Petit Palais ! Certains diront que les estampes de l’artiste japonais Kuniyoshi se méritent, je répondrai que l’équipe du musée des Beaux-Arts de Paris est particulièrement sadique. Les hivers pourris de la capitale étant connus de toute éternité, il me semble que l’idée de couvrir de voiles protectrices temporaires l’espace extérieur de la file d’attente ne tient pas du génie. Voilà, c’est dit. Passons.

Depuis le 1er octobre 2015, l’univers enchanteur de l’estampe a élu domicile au Petit Palais à travers deux expositions réunies sous la thématique « Fantastique! »: « L’estampe visionnaire, de Goya à Redon » et « Kuniyoshi, le démon de l’estampe ». Si les deux présentent des œuvres toutes plus fascinantes les unes que les autres, j’ai consacré mon temps de visite aux travaux du maître japonais, une grande partie des dessins français ayant déjà fait l’objet de cette fabuleuse exposition de 2013 au musée d’Orsay, « L’Ange du bizarre, le romantisme noir de Goya à Max Ernst », que j’avais alors explorée jusqu’à plus soif. Les estampes de Kuniyoshi étaient au contraire quelque chose de totalement nouveau pour moi, d’où ma rage à patienter sous les gifles polaires des bourrasques humides de janvier. Il faut également être réaliste : entre 250 pièces sous verre pour la section japonaise et près de 190 pour la française, difficile de garder la concentration jusqu’au bout.

Kuniyoshi : un style aussi inconnu que familier. Click To Tweet

L’immersion dans l’imaginaire d’Utagawa Kuniyoshi (1797-1861) est saisissante. Les premières estampes vous foudroient de leurs couleurs, de leur précision, mais surtout de leur créativité, une créativité débridée où tigres et dragons se lancent dans des combats de titans, où guerriers et monstres marins rivalisent sur des mers déchaînées, où Estampe de Kuniyoshi avec squeletted’étranges figures menaçantes s’invitent dans les maisons bien ordonnées. Puis, aux illustrations de récits mythologiques succèdent la douceur et la beauté des geishas, l’expression grimaçante des comédiens de kabuki, l’espièglerie d’animaux mimant les humains. D’une densité phénoménale, la production de Kuniyoshi est une source inépuisable d’inventivité, d’humour et de rêve. Evidemment, il nous manque un bon nombre de clefs, à nous Occidentaux, pour comprendre toute la portée intellectuelle et culturelle de ces œuvres. Cependant, un curieux phénomène de sensibilisation inversée s’est opéré avec la popularisation des mangas et films d’animations japonais de ces trente dernières années. Ainsi, si les estampes de Kuniyoshi sont un terreau privilégié à l’inspiration des dessinateurs et graphistes des studios du pays du soleil levant, ce sont bien les dessins animés de Hayao Miyazaki et les 77 volumes de la bande-dessinée One Piece qui ont subtilement familiarisé notre œil à cet art. Le processus de retour aux fondements est sans aucun doute l’intérêt majeur de cette exposition (hormis la virtuosité de l’artiste, cela s’entend). Les monstres de Kuniyoshi rendent soudain évidents les faciès déroutants des fantômes du Voyage de Chihiro, la délicatesse de ses poissons en promenade révèle la logique de la déferlante kawaï et la brutalité de ses batailles guerrières excuserait presque la violence de Dragon Ball. Finalement, cette rétrospective éclaire quasiment à elle seule tout un pan de la culture enfantine des Français aujourd’hui trentenaires. De quoi élucider bon nombre de nos cauchemars de gamin attrapés innocemment le mercredi matin devant le « Club Dorothée ».

 

« Fantastique ! Kuniyoshi, le démon de l’estampe » et « Fantastique ! L’estampe visionnaire, de Goya à Redon », jusqu’au 17 janvier 2016 au Musée des Beaux-Arts de Paris.

[Crédits images : (c) Courtesy of Gallery Beniya]

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