Garulfo tome 2, bande-dessinée de Bruno Maïorana

Garulfo – livre 2 : le retour de la grenouille

Il y a peu, j’ai eu l’immense privilège de rencontrer mon dessinateur de BD préféré, le très talentueux Bruno Maïorana . Ce n’était pas pour une séance de dédicace, ni via une conférence, ni quoi que ce soit de super cadré, super organisé ; c’était juste un samedi après-midi dans un petit bar de Tours. Juste lui et moi autour d’une bière… enfin deux. En trois heures de discution, j’ai appris tellement de choses : son amour pour le dessin, ses sacrifices, ses envies passées et actuelles, sa vision du métier, sa collaboration avec Alain Ayroles, sa manière de travailler, et surtout son intégrité rare.

J’ai donc rouvert le livre 2 de Garulfo, histoire de comprendre un peu mieux ce chef-d’œuvre du conte de fée, de lire entre les lignes, de voir au-delà des traits. Ce volume regroupe les tomes 3, 4, 5 et 6 des aventures de la petite grenouille en vadrouille dans le monde des hommes.

Quelques infos avant d’entrer dans le vif du sujet : toujours édité par Delcourt, le 2e livre succède en toute logique au 1er (que j’ai chroniqué il y a quelques mois). À l’unité, les 4 tomes, eux, portent les sous-titres suivants :

  • tome 3 : Le Prince aux deux visages (mai 1997)
  • tome 4 : L’Ogre aux yeux de cristal (septembre 1998)
  • tome 5 : Preux et prouesses (janvier 2000)
  • tome 6 : La Belle et les bêtes (juin 2002)

Vignettes du livre 2 de Garulfo - Bruno Maïorana

Le 1er livre étant déjà d’un top niveau scénaristique et graphique, cette suite le dépasse largement. Ici, on va plus loin dans tous les domaines : plus drôle, plus de personnages, plus de références, plus de magie, plus de réflexion. Le scénario s’insère remarquablement dans le 1er livre : au début, on assiste au baptême du tout jeune prince Romuald. Deux fées lui donnent les qualités de beauté et d’esprit. Comme il n’y a pas de 3e fée disponible, on en trouve une autre un peu défraîchie dans le fond d’un cachot. Ne serait-ce pas la sorcière du livre 1er ? Celle-ci dit alors au jeune bambin : « Aussi vais-je te faire un don. Le don de respecter ton prochain. Quel qu’il soit. Jusqu’au plus humble parmi les plus humbles. Une vertu si rare que seule une fée peut l’accorder ! Mais comme rien, de par ta naissance, ne semble t’y prédisposer tu devras l’apprendre ! Quand ? Comment ? Je ne sais pas encore… ». Vingt années passent, le prince Romuald est devenu prétentieux, irrespectueux et colérique. Bref, un sombre abruti ! Et puis, sans crier gare, en gravissant un escalier, comme ça l’air de rien alors qu’il ronchonne (page 11) : « FOUTCH »… le voilà transformé en grenouille. Il se met donc en quête de retrouver la sorcière de son enfance responsable de ce maléfice. Tout va très vite. Il la retrouve en page 29. L’espace entre les pages 11 et 29 est exactement le temps que dure le 1er livre de Garulfo. La jonction est parfaite. La comparaison entre cette page 29 et les 42/43 du tome 2 (De mal en pis) est une merveille. Les cadrages des illustrations sont différents mais l’action est exactement la même. Seul le point de vu change : d’une côté celui du prince Romuald, de l’autre celui de Garulfo.

S’en suivra une histoire riche, celle du périple des deux héros voulant récupérer leur apparence respective. Et pour cela, il faudra le baiser. Ogre, princesse, bottes de sept lieux, lutin, sombre forêt, joutes, chevalier noir, sorcière, animaux qui parlent, tour imprenable, magie, etc. Tous les codes du conte de fée sont là, légèrement détournés mais bien présents et parfaitement maîtrisés.

Le découpage est encore plus précis que lors du 1er livre. En atteste la dernière page du tome 4 (L’Ogre aux yeux de cristal), entre autres. Alain Ayroles manie les mots comme personne. Les personnages sont extrêmement bien écrits, chacun ayant sa part de mystère. Mais tout cela n’aurait pas la même saveur sans les coups de crayons de Bruno Maïorana. Au fil des tomes, son trait s’est étoffé. Il a inclus davantage de variété. Végétation, armures, tous les premiers plans sont magnifiques. Tant de traits. Tant de détails. Il a fallu, en plus du talent, une somme d’heures hallucinante pour que cette aventure prenne forme. Plus les albums avancent, plus le dessin est beau. Bruno Maïorana est un stakhanoviste du crayon. Il est généreux dans l’effort, il donne le maximum à chaque case. Combien de séries voient leur trait s’affaiblir au fil des tomes uniquement pour une question de gain de temps, de rentabilité ? Ici, absolument pas. Bruno a tenu la barre de l’excellence malgré tout, contre vents et marées. Avant de le rencontrer, j’étais fan. Désormais je suis admiratif. Admiratif de toutes les concessions qu’il a dû faire pour cet amour du dessin et du travail bien fait. Jamais, il n’a cédé à la facilité. Jamais il ne s’est renié.

A de rares exceptions près, dessinateur de BD, est un métier impossible. Mal payé par rapport à la somme de travail, très peu de considération, une vie d’hermite, pas le droit de tomber malade, aucun avantage social, des contrats totalement injustes. Bruno Maïorana poursuivra son aventure de dessinateur de BD avec D. (qu’il va me falloir relire de toute urgence), mais jettera l’éponge ensuite. Alors je me pose une question : si un dessinateur brillant et investi est contraint de démissionner, comment font les autres ? Ne serait-il pas urgent de réglementer la profession ?

Un grand merci à Bruno (et Alain Ayroles) grâce à qui Garulfo, une bande-dessinée majeure, a pu voir le jour. A chaque lecture je découvre de nouveaux détails, je m’émerveille et l’enchantement n’est probablement pas près de prendre fin.

Vignettes de la bande-dessinée Garulfo, livre 2 - Bruno Maïorana

[Tous les visuels sont extraits de Garulfo, Livre 2, éditions Delcourt]

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