Fragonard, l’expo coquine

Les musées sont-ils condamnés au racolage pour remplir leurs salles ? C’est la question que je me suis posée le mois dernier, alors que les affiches des grandes expositions de la saison fleurissaient un peu partout dans Paris. Si, au musée du Luxembourg, Fragonard se fait amoureux, galant et libertin, le musée d’Orsay quant à lui plonge dans les splendeurs et misères de la prostitution, un an après une rétrospective autour des écrits de Sade, deux ans après la controverse sur les œuvres censurées de Masculin/Masculin. Apparemment, on n’aurait encore rien trouvé de mieux pour attirer les foules. Bon… Un procédé facile qui manque clairement de finesse, tout comme mon titre d’ailleurs qui a finalement bien fait son boulot puisque vous lisez cet article. CQFD. Faisons preuve d’indulgence et ne nous attardons pas plus sur le fil conducteur de ces événements, prétexte au rassemblement des œuvres. Mais il ne faudrait tout de même pas que la pratique s’avère systématique (le musée d’Orsay flirte là dangereusement avec le vide).

fragonard collin maillard

Détail « Le Colin-Maillard », Jean-Honoré Fragonard, 1754-1756

Construite sur un schéma chronologique et thématique assez linéaire, l’exposition du musée du Luxembourg nous présente un Fragonard expert dans la représentation du sentiment amoureux, des premiers émois aux scènes grivoises. Si l’adjectif « licencieux » est répété à l’envi, les spectateurs d’aujourd’hui (habitué aux clichés des ébats entre Jeff Koons et la Chicholina) n’en dégageront que la portée intellectuelle. Je n’exclus pas que quelques âmes déviantes de la clientèle des lieux – concentration remarquable de seniors CSP+ – viennent dans l’espoir de se rincer l’œil ; les pauvres doivent-être fortement déçus. Même dans ses gravures les plus sulfureuses, Fragonard à cette charmante propension à la mignardise, une sorte de coquetterie dans la rondeur du dessin qui n’est pas sans rappeler les biscuits de Sèvres si prisés à l’époque du peintre. Alors qu’on observe l’instantané du viol d’une bergère, on ne peut s’empêcher de s’extasier : « trop mignon ! » La faute certainement à une utilisation délirante des coloris bleu céladon et rose bonbon. Sans parler des touches de « blush » systématiques : pas un personnage qui ne soit essoufflé ou soumis à une émotion intense. Je reste tout de même perplexe sur le cas du Colin-Maillard qui nous présente une fraîche demoiselle aux bras d’albâtre et aux mains rouges…? L’effort dans les joues, d’accord, au bout des doigts, je conteste. J’ai réussi à calmer mon esprit en le convaincant que la jeune femme était apprentie cuisinière, donc souvent à la plonge.

Que faut-il retenir de Fragonard amoureux ? Des peintures séduisantes à la fougue romantique. Un génie du coloris. Un dessin souple, animé, organique. Loin de se cantonner au seul sujet des œuvres, l’érotisme est partout car dans le trait même de l’artiste.

 

Fragonard amoureux, jusqu’au 24 janvier 2016 au musée du Luxembourg

[Bandeau : détail de Les Hasards heureux de l’escarpolette, Jean-Honoré Fragonard, 1767]

Rendez-vous sur Hellocoton !