Extrait de Fantasio se marie, Benoît Feroumont, éditions Dupuis, 2016

Fantasio se marie : le Spirou de Benoît Feroumont.

Soyons francs, je connais très mal Spirou, je n’ai jamais lu un Spirou et Fantasio, ni Le Marsupilami d’ailleurs. Cette série, même si elle fait partie du patrimoine de la BD comme Tintin ou Lucky Luke, ne m’a jamais attiré. C’est comme ça, une sérieuse lacune, on ne peut malheureusement pas tout lire.

Pour faire simple, Spirou est né en 1938 dans le journal du même nom. Plusieurs auteurs se sont succédé pour faire vivre la série : Rob-Vel (1938-43), Jigé (1943-46), Franquin (1946-69), Fournier (1969-80), Nic et Cauvin (1980-83), Tome et Janry (1982-98), Morvan et Munuera (2004-07) et enfin Yoann et Vehlmann (depuis 2010). Le 55ème et dernier tome pour l’instant, La Colère du Marsupilami est sortie en 2016, il y a peu.

Mais Fantasio se marie ne fait pas partie de cette série officielle. Il appartient à une série dérivée, une série née en 2006 initiée par les éditions Dupuis, ayant pour but de permettre à des auteurs ou une équipe d’auteurs de s’approprier le personnage et son univers. Chaque album est un one shot, une histoire indépendante qui n’interfère pas avec la série originale. À l’heure actuelle, neuf tomes ont déjà vu le jour. Et aujourd’hui, c’est au tour du malicieux Benoît Feroumont de s’y coller. Pour rappel, l’ami Feroumont c’est :

Après cette très (trop ?!) longue entrée en matière, Fantasio se marie, c’est quoi ? De quoi ça parle ? Et comment ça en parle ?

 

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Comme dans Le Royaume, l’auteur belge a un immense talent pour jouer avec les codes. Il les détourne sans leur faire injure, avec respect. Dans Fantasio se marie, exit le duo habituel pour partir à l’aventure. Place à Spirou et Seccotine. Seccotine, personnage secondaire récurrent de la série originale, est ici lifté par l’auteur. Elle devient une jeune femme moderne, aventureuse et entreprenante, sexy et bagarreuse, boudeuse et indépendante.  Spirou, lui, reste vintage. L’association fonctionne du feu de Dieu. Selon Benoît Feroumont, Spirou est resté figé dans les années 50 alors que l’histoire est bien actuelle. Seccotine ne manque d’ailleurs pas de le faire remarquer lorsqu’ elle emménage chez le petit groom : « Dis donc, c’est très années 50 ici ! Très vintage !!! » et « Toi aussi, tu es vintage, Spirou, avec tes manières de boy-scout bien élevé ! » À propos, lorsque Seccotine demande à Spirou de faire équipe avec lui – puisque Fantasio se marie – celui-ci n’est pas très emballé :

« ― Cela ne va pas être possible, Seccotine !

― Ah bon ? Et pourquoi donc ?

― Eh bien… Tu es une fille ?

― Et alors ?! Qu’est-ce que ça peut bien faire ?

― Une aventure, c’est dur et dangereux ! Les femmes, ça dort pas sur les rochers dans les montagnes par moins vingt !

― Moi bien, j’ai un super sac de couchage !

― Et comment tu ferais avec les coups de poing des brutes, hein ?

― Je fais du karaté !

― Et les poursuites ?

― Je cours vite !

― Le danger de…

― Pas peur !

― L’âpreté de…

― Suis pas une chochotte ! Il est vraiment nul, ce Spirou ! J’en reviens pas de tant de préjugés sur les filles ! »

 

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Et le différend se règle grâce à une partie de football, filles contre garçons, que les filles gagnent évidemment 3 à 0. Seccotine et Spirou démarrent donc une colocation avec tout ce que cela comporte : repas en commun, réveil la tête dans le gaz, mur en carton, gestion de la salle de bien, etc. C’est un régal ! Les dialogues sonnent parfaitement juste, les situations quotidiennes parlent à tout le monde. C’est drôle, actuel et délicat. On sent tout de suite la patte Feroumont, ce Benoit Feroumont qui aime tant les femmes et sait les mettre en valeur comme personne (lire Gisèle et Béatrice). Dans Fantasio se marie, hormis les deux héros, tous les autres personnages sont des femmes. L’histoire se déroule dans le monde de la mode et des magazines féminins. Les gentils sont des femmes, les méchants sont des femmes, tous les personnages secondaires sont des femmes. Et Spirou et Fantasio, propulsés dans ce monde-là, ne sont pas du tout à l’aise, comme s’ils étaient restés bloqués dans le passé et qu’ils devaient désormais s’adapter à la modernité. Drôle et fun, Fantasio se marie se pare subtilement d’un arrière discours féministe très rafraîchissant pour une bande-dessinée grand public. Savoir gérer plusieurs niveaux de lecture, là est aussi le talent de l’auteur. Car si sa plume est précise, le trait l’est tout autant. Et grâce aux cadrages et découpages très cinéma d’animation, les situations s’enchaînent à merveille. On passe du quotidien de Spirou aux courses poursuites et aux affrontements divers avec délice. Il y a des références partout et pas seulement à l’univers de Spirou. Enfin, sans révéler l’histoire générale, sachez qu’elle flirte avec le merveilleux et l’idéalisme… Comme dans les précédents albums de Benoit Feroumont.

Pour comprendre l’univers de Spirou, afin d’apprécier au mieux la version qu’en a fait Benoit Feroumont,  je me suis documenté, j’ai lu quelques tomes de la série originale, des historiques, des articles. Puis j’ai relu Fantasio se marie. Et j’ai encore plus adoré la précision du scénario, du trait, des références et tout le reste. Cependant, ça ne m’a pas particulièrement donné envie de lire l’intégralité de la série originale, j’attends plutôt la prochaine publication de Benoît Feroumont. Pourquoi pas un Wondertown n°3, 10 ans après, histoire de clore le cycle en apothéose ? Ça, ce serait vraiment génial ! Il y a peu de chances mais, sait-on jamais ? Benoît, si tu lis ces quelques lignes…

 

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[Visuels tous extraits de Fantasio se marie, de Benoît Feroumont, éditions Dupuis, 2016]

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