Comment aborder Proust ?

Sur ces trente dernières années, je n’ai rencontré qu’une seule personne ayant lu le mastodonte littéraire de Marcel Proust dans son intégralité. Étonnamment, ce n’était ni un camarade d’université ni un vieil oncle érudit, mais un jeune collègue d’audit financier qui n’avait pas trouvé mieux que la Recherche pour oublier les sombres journées d’hiver en Suède lors d’un échange de fin d’études. Faut-il nécessairement être atteint d’un ennui mortel pour se frotter à la bête ? Il est certain que les circonvolutions proustiennes ne s’appréhendent pas de la même manière que la prose de Gilles Legardinier et que sept tomes pour narrer l’existence d’un moustachu asthmatique, c’est long. Cependant, je suis persuadée qu’avec une bonne préparation et l’abandon de beaucoup d’a priori, on peut tous entrer dans le club. C’est pourquoi j’ai entrepris cette liste de 7 conseils qui aideront les lecteurs les plus intrépides à se lancer dans une aventure littéraire hors du commun.

 

1. Se mettre en condition

Pour tordre le coup à tout snobisme, commencez par vous plonger dans l’ouvrage un brin facétieux mais très bien renseigné du journaliste et écrivain Alain de Botton : Comment Proust peut changer votre vie. Oeil droit sur la Recherche, œil gauche sur la bio du dandy, l’auteur nous livre une vision kaléidoscopique aussi drôle que subtile de l’univers proustien. Une lecture indispensable qui effacera toutes les considérations affectées et prétentieuses que vous avez pu entendre auparavant.

2. Commencer par le début

On ne peut pas vraiment dire qu’il y ait une continuité romanesque entre les œuvres composant la Recherche. Engourdis dans une sorte de blocage temporel, les épisodes s’empilent plutôt qu’ils ne se succèdent. Pourtant, vous gagnerez à commencer par le début (Du côté de chez Swann), ne serait-ce que pour faire connaissance avec les personnages et les lieux qui environnent le narrateur. Proust écrit à la manière d’un peintre miniaturiste : de le silhouette au détail. Difficile de percevoir le dessin si vous perdez la ligne.

3. Prendre son temps

Non, n’insistez pas, vous ne réussirez jamais à lire A l’ombre des jeunes filles en fleurs le temps d’un Paris-Marseille. La Recherche demande de l’attention, du silence et du temps. Beaucoup de temps. Mais rien de vous empêche de morceler la lecture. Une heure par-ci, vingt minutes par-là. S’immerger dans Proust pourrait s’apparenter à déambuler dans un immense musée. Mieux vaut y revenir souvent pour se concentrer sur quelques toiles que traverser les salles au pas de course pour tout visiter en une journée. Votre orgueil de la performance vous coûterait bon nombre de splendeurs.

4. Tendre l’oreille

Il y a plusieurs façons d’écouter le phrasé de Proust. En premier lieu dans sa musicalité. Du côté de chez Swann et son ouverture mythique (« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ») est une pure merveille de rythme et de style. J’ai d’ailleurs souvent été tentée d’apprendre par cœur la première page, ma pauvre mémoire m’en a dissuadé. Bref. Prenez la peine de lire certains passages à voix haute pour en apprécier l’admirable facture. Mais écouter Proust, c’est aussi savoir prêter attention à son discours. Chose parfois peu évidente tant il est adepte des digressions et des incises à rallonge. Pensez à cette cousine éloignée capable de monopoliser la parole tout un après-midi avec ses souvenirs de jeunesse. La Recherche tient un peu de cet éternel radotage de vieille parente infirme. C’est là qu’il ne faut surtout pas décrocher car ces parenthèses qui semblent si barbantes contiennent toute la saveur du propos comme l’ironie, les grivoiseries et autres sous-entendus croustillants. Comment ça le père de tonton Roger était stérile ? Voilà ce qui arrive quand on perd le fil !

5. Laisser tomber

Au bout de 150 pages, vous vous êtes laissé séduire par le nouveau roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, puis un classique de Stephen King a bondi entre vos mains avant de laisser place au dernier Foenkinos prêté par un ami. Alors Albertine disparue a vraiment commencé à s’effacer sous la couche de poussière de votre table de nuit. Ne culpabilisez pas, tôt ou tard elle réapparaîtra.

6. Replonger

Et puis, un beau matin, sans savoir pourquoi, cette brillante résolution d’arriver au bout de la Recherche pointe à nouveau le bout de son nez. Surtout ne la lâchez plus, vous êtes sur la bonne voie !

7. Persévérer

Quand on se lance dans la lecture de Proust, il faut accepter d’être interrompu : par un coup de téléphone, par votre fiancé(e) qui vous demande d’éteindre la lumière, par le générique de la nouvelle saison de L’Amour est dans le pré, par la concurrence d’un nouveau Houellebecq, par la sonnerie du four ou la fin de la pause déjeuner. L’important est de persévérer sans s’acharner. Avec le recul, l’idée de grandir puis de vieillir accompagné de Marcel Proust est loin d’être désagréable. Je trouve même la chose assez classe. Mon dernier conseil serait donc de ne jamais oublier que vous avez toute la vie pour y arriver.

Bonne lecture.

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